Août 2026, Lido de Venise, 5h du matin, 30°, 100% d’humidité. Dans ma tente plantée au camping de San Nicolo, je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. À travers la toile grande ouverte, j’ai vu monter d’heure en heure le brouillard, qu’on appelle ici la nebbia. Je me lève, direction la pointe Nord de l’île. Une pente douce sépare le portail du quai, invisible à travers la nebbia. Habituée de la lagune en hiver, elle s’invite rarement au coeur de l’été. L’ambiance est surréelle, les parfums, un mélange d’iode et d’encens provenant de l’église, sont suspendus dans l’air immobile. J’avais imaginé une autre scène pour le premier jour de ce voyage : l’aube dorée, la brise du matin, le regard qui file au loin. Au lieu de ça, je chemine à l’aveugle sur la route littorale, passe sous la silhouette spectrale du campanile, longe les établissements balnéaires privés et arrive enfin côté Adriatique, sur la plage et ses dunes protégées. Là, mes pas me portent jusqu’à la digue qui marque la pointe Nord de l’île. Un petit air marin se lève en même temps que le soleil, et chasse comme il peut le brouillard qui stagne sur le Lido. Sur la grève, un chien s’ébroue. Il fonce sur moi, me fixe de ses yeux vairons. Dans sa gueule, une boule rouge et luisante de bave. Sa maîtresse m’aborde “Tu veux lui lancer la balle ?”. Nous discutons. Elle vient tous les matins en vaporetto de la Giudecca, quartier de Venise où elle habite, pour le faire courir sur la plage. Elle l’a trouvé par une nuit d’étoiles filantes, il y a cinq ans, quelque part dans les montagnes des Asturies, et l’a appelé Cosmos. Je lui demande si elle est espagnole, elle hésite. “Si je te dis que je suis basque, je vais passer pour une indépendantiste, mais si je te répond juste espagnole, ça n’est pas exact. C’est une question simple, mais la réponse est compliquée”, conclut-elle en riant. Cette question, on doit la lui poser souvent, depuis qu’elle a choisit de vivre à Venise, où l’italien lui fait oublier peu à peu sa langue régionale. Elle poursuit “Mais c’est pareil partout. Si tu vas à Sacca Fisola [un des îlots formant le quartier de la Giudecca], ils ne se sentent pas Giudecchini, alors qu’ils sont reliés par un simple pont”. Pendant que nous parlons, Cosmos va et vient avec sa balle. Derrière nous, sur le sable, un homme émerge d’une tente. Nous sommes dans une réserve naturelle, où nidifient de nombreux oiseaux. Le camping est en théorie interdit, mais il n’est pas rare que quelques personnes bivouaquent, l’été. Quand je prend congé de Cosmos et sa maîtresse, le brouillard est pratiquement dissipé. L’hôtel Excelsior et les plages du Lido, avec leurs parasols en ordre de bataille, apparaissent peu à peu à l’horizon. Ce soir, je dormirai non-loin de ses luxueuses chambres, chez une amie, à moins de cinq kilomètres de là, et déjà dans un autre monde.
Retour au camping, il est sept heures, je fais une brève sieste puis avale un café. Je savais qu’en programmant ce voyage en août, je prenais le risque de devoir composer avec la chaleur. Il semble que j’aie opté pour la pire semaine de l’année, avec une humidité constante et des températures au dessus des trente degré de jour, comme de nuit. Tant pis, je m’adapterai. J’ai un chapeau, un sac à dos assez léger, je marcherai tôt le matin, en fin d’après-midi, et passerai les heures les plus chaudes à attendre à l’ombre, ou dans l’eau. À 10h, j’ai rendez-vous au cimetière hébraïque, que j’ai demandé à visiter, mais Andrea, qui doit m’ouvrir la porte, est en retard. Arriver jusqu’ici depuis la terre ferme n’a rien d’évident : il faut prendre le train pour Venise, embarquer pour quarante-cinq minutes de vaporetto, puis un bus ou une brève marche depuis le ponton de Santa Elisabetta, où amarrent la plupart des bateaux de passagers. En voiture, ce n’est pas mieux : il faudrait l’abandonner au parking du Tronchetto, une île à l’entrée de Venise, ou l’embarquer sur le ferry-boat pour une traversée de trente-cinq minutes. Alors que j’attends depuis près de trois quarts d’heure, un homme à vélo arrive. « Andrea ? », je lui demande - en Italie, c’est un prénom masculin. « Non, Artemio », me répond-il. Bronzé, tatoué, il porte un large débardeur des Ramones où il est écrit Let’s Dance en lettres fucsia, un short à poches et des chaussures de jardin. Dans sa main droite, il serre les clés du cimetière antique. Je dois avoir l’air confus, car il commente, avec un sourire malicieux « C’est parce que moi, je suis Artemio, le gardien du cimetière, et pas Andrea ».
Dans le cimitero antico, les pierres tombales sont difficiles à déchiffrer
...
